Éditorial : les sorties de jeux sont hors de contrôle

Éditorial : les sorties de jeux sont hors de contrôle

1 novembre 2018 Non Par Michaël Bertiaux

Depuis un certain temps, une tendance se dessine dans l’industrie concernant les nouveaux jeux : ils ont désormais deux dates de sortie. Plusieurs journalistes ont tiré la sonette d’alarme face à cette situation.

Cet article de Gita Jackson pour le compte de Kotaku dresse un portrait bien sombre d’une pratique pour le moins scandaleuse : de plus en plus d’éditeurs favorisent un accès anticipé à leurs produits pour les consommateurs qui déboursent davantage avec une version « deluxe », « premium » ou similairement intitulée.

Voici quelques exemples récents de cette pratique, qui touche principalement les jeux dits « AAA » :

  • Assassin’s Creed Odyssey : date de sortie officielle le 5 octobre 2018 pour tout le monde ou le 2 octobre avec la précommande à plus de 100 $
  • Forza Horizon 4 : date de sortie officielle le 2 octobre 2018 ou le 28 septembre à l’achat de la version ultime
  • Hitman 2 : date de sortie officielle le 13 novembre 2018 pour tout le monde ou le 9 novembre avec l’édition Gold

Electronic Arts a décidé d’emboiter le pas avec ce modèle d’affaires. La date de sortie officielle de Battlefield V est fixée au 20 novembre 2018, mais certains joueurs pourront se connecter 11 jours plus tôt, soit à compter du 9 novembre avec Origin Access Premier sur PC. La version Deluxe, quant à elle, donnera accès au jeu le 15 novembre.

Pourquoi cette idée est mauvaise et les possibles dommages à long terme pour l’industrie des jeux vidéo

La multiplication d’éditions pour un seul jeu a comme effet direct de semer la confusion auprès du consommateur.

Regardez par exemple cette fiche du jeu Far Cry 5 développé par Ubisoft :

far cry 5 sorties de jeux

Éditions du jeu Far Cry 5 : Ubisoft

Difficile de s’y retrouver, n’est-ce pas? Dans les faits, on se retrouve avec des jeux morcelés entre contenus téléchargeables (DLCs), bonis de précommande, boîtier métallique ou non et maintenant accès anticipé.

Essentiellement, les éditeurs nous envoient comme message que payer davantage est la bonne solution à adopter. Vous serez récompensé si vous sortez le chéquier. Une tactique déplorable qui cause des maux de tête. Pour les commerçants, ces sorties de jeux prématurées n’ont rien de bon. Déjà que les marges de profits sont anémiques pour les jeux neufs, s’il est possible d’acheter avant la sortie officielle « pour la plèbe » en magasin, vous venez de perdre une bonne partie de vos acheteurs.

Je vois en ce marketing une solution peu éthique de sous-tirer des dollars aux joueurs. En plus, cela crée une division au sein de la communauté, en particulier pour les jeux en ligne comme Battlefield V. Si je peux jouer 11 jours à l’avance, j’ai une avance considérable sur les autres. Le plaisir de découvrir les jeux sur des bases égalitaires s’estompe pour laisser place à un mercantilisme sauvage. Imaginez qu’un titre avec une dimension un tant soit peu compétitive adopte ce modèle. Si vous ne payez pas plus, vous serez pénalisé.

Sur le fond tant que sur la forme, les accès anticipés donnent mauvaise figure à l’industrie des jeux vidéo. Ce n’est pas rusé. Ce n’est pas désirable. Tout le contraire!

Une tempête dans un verre d’eau?

Le contre-argument que je lis souvent à ce sujet est celui que personne ne nous oblige à payer pour les versions deluxe-ultimate-premium.

C’est vrai. Toutefois, je ne veux pas d’une industrie à deux vitesses qui préconise un marketing agressif. Le problème n’est pas qu’au niveau des inégalités formées, mais plutôt dans l’accumulation de petits détails qui, au final, créent un véritable monstre.

On sent vraiment depuis les dernières années une accentuation des moyens utilisés par les éditeurs pour exercer de la pression sur les joueurs. Certains ont même le culot de nous vendre des accès anticipés qui sont en fait des séances de test QA déguisées. Jusqu’où iront-ils pour l’argent?

Les sorties de jeux anticipées ne sont qu’un symptôme. La maladie est telle que les jeux vidéo ne coûtent pas assez cher. Les coûts de développement ont explosé en raison de la course au photoréalisme, entre autres. Et pourtant, le prix de base des jeux est demeuré somme toute identique. La dernière hausse au Canada date de 2015, où certains affichaient pour la première fois 79,99 $ plus taxes.

Combien une production vaut-elle véritablement? Je n’ai pas la réponse, mais à voir comment les éditeurs veulent nous vendre autant d’options que sur une voiture neuve, je dirais que le modèle économique en ce moment n’est pas du tout sain. Je préfèrerais une hausse des prix plutôt que la situation actuelle. Toutefois, en marketing, il vaut mieux préserver les illusions. À l’épicerie par exemple, tout semble au même prix alors que les quantités diminuent de façon alarmante. J’ai l’impression que notre industrie tente justement de geler les prix tout en apauvrissant l’offre standard.

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